L'histoire

Tout a commencé par
un lâcher de ballon.

Un après-midi d'été 2020, avec mon fils et ma nièce, nous sommes montés au point le plus haut du village, au château de Domfront en Poiraie. On avait attaché un mot au bout d'une ficelle, glissé dans une jolie enveloppe coloriée, avec une adresse mail que j'avais créée spécialement pour l'occasion : un message inattendu.

On voulait savoir jusqu'où il irait. On a regardé le ciel longtemps, jusqu'à ce qu'il devienne un point, puis plus rien. Et on est rentrés.

Personne n'a jamais écrit.

Ce ballon, je ne l'ai jamais oublié. Pas parce qu'il est parti.
Parce qu'il n'est jamais revenu.

Un Vayanji suspendu à une guirlande, au-dessus d'une ampoule allumée

Ce qui manquait

Longtemps j'ai cru que ce qui m'avait plu, c'était le lâcher. Le geste, le ciel, les enfants qui crient de joie. Mais non.

Ce qui me manquait, c'était la nouvelle. Savoir qu'à l'autre bout, quelqu'un avait trouvé, avait lu, avait souri. Un ballon s'en va et ne dit plus rien. Le mien est peut-être tombé dans un champ à trois kilomètres, ou dans une cour d'école à l'autre bout du pays. Je ne le saurai jamais.

Vayanji est né exactement là. Un objet qui part comme le ballon, mais qui, lui, te répond.

Claude

Mon papa s'appelait Claude. Moi, je l'appelais Mon Glaude.

Quand tu confies un message à un Vayanji, tu peux lui donner un nom. C'est facultatif, la plupart des gens ne le feront pas. Mais ceux qui le font changent complètement ce qui se passe ensuite.

Parce que ce n'est plus un petit objet en bois qui traverse le monde. C'est quelqu'un.

Claude a été trouvé à Rocamadour, et il est reparti.

Mon père avait une boîte qu'il appelait sa boîte à souvenirs. Un Vayanji, c'est le contraire d'une boîte. C'est quelqu'un qui continue de faire des rencontres, dans des endroits où je ne suis peut-être jamais allé, avec des gens que je ne connaîtrai peut-être jamais.

Je ne connais pas de plus belle façon de continuer.

Un mot qui n'existait pas : Vayanji

J'ai cherché le nom pendant des semaines. Je voulais un mot qui n'existe nulle part, qui sonne comme un ailleurs, avec « voyage » qui affleure dedans sans qu'on sache bien pourquoi.

J'ai fini par l'inventer. Vayanji.

Enfin, je le croyais.

Vayanji existe. C'est un vrai mot, en nyaturu, une langue parlée dans la région de Singida, en Tanzanie. On le trouve dans leur traduction du Nouveau Testament.

Vayanji veut dire : aimez.

Je n'aurais jamais osé choisir un nom pareil si je l'avais su. C'était trop, trop gros, trop appuyé. Le hasard l'a fait à ma place, et je ne l'ai découvert qu'après.

Pourquoi il n'a pas de visage

Il n'a pas d'yeux, pas de bouche, pas de sourire. Ce n'est pas un oubli, c'est la décision la plus importante que j'aie prise sur cet objet.

Un sourire gravé aurait choisi à ta place. Essaie de confier un chagrin à quelque chose qui rit. Il fallait qu'il puisse porter aussi bien la joie d'une naissance que le nom d'un père disparu.

Pour la même raison, il n'est ni un homme ni une femme, ni un enfant ni un vieillard. Il fallait que chacun puisse s'y projeter sans s'y reconnaître.

Un Vayanji debout dans le tressage d'un fauteuil en osier

Je les imprime moi-même, un par un, chez moi. Ils sortent tous rigoureusement identiques : un seul modèle, une seule couleur, aucune série, aucune édition, et ça ne changera jamais. Ce n'est pas de la paresse. C'est pour qu'on puisse les reconnaître sans avoir envie de les collectionner. Un objet qu'on collectionne est un objet qu'on garde, et un Vayanji qu'on garde, c'est un Vayanji qui ne voyage plus.

Ils partent identiques. C'est le voyage qui les rend uniques.

Le jour où j'ai tenu le premier dans ma main, celui qui était vraiment le bon, j'ai su. Je n'ai plus jamais touché à sa forme depuis.

Ce que Virginie m'a dit

J'ai failli en faire un bel objet très cher. Un coffret, deux pièces, du beau matériau et le prix qui va avec.

Mon épouse m'a arrêté net : à ce prix-là, personne ne pourra se l'offrir, et Vayanji sera mort avant même de naître.

Elle avait mille fois raison, et je le savais avant même de l'écouter. Ce projet ne vaut quelque chose que si celui qui vient de perdre quelqu'un peut s'en offrir un. Si une institutrice peut en offrir un à sa classe pour l'année. Si on peut l'envoyer à un ami sans se demander si c'est raisonnable.

Je ne cherche pas à en vivre. Je cherche à ce que ça vive.

Ce que je cherche vraiment

Je n'ai qu'un seul critère, et il est difficile : il faut que ça serre le cœur.

Un écran peut être parfaitement fonctionnel, rapide, sans le moindre défaut, et rester à jeter. S'il ne me fait pas vibrer, il n'est pas prêt. J'ai recommencé tant de pages pour cette raison, et je recommencerai autant de fois qu'il faudra.

C'est le projet d'une vie, celui de ma vie. Je le construis pour qu'il continue sans moi et après moi, longtemps après, avec des Vayanji qui voyageront encore dans des poches et des sacs ou que sais-je, portant les mots de personnes que je n'aurai jamais rencontrées.

Un Vayanji planté seul dans le sable d'une plage, un bras levé, face à la mer

Une étincelle part.
On ne sait pas jusqu'où elle ira.
C'est exactement pour ça qu'on la lâche.

Confie un message au monde...

Découvrir Vayanji